Au domaine des Homs, Jean Marc de Crozals a donné au Grenache gris un rôle rare en solo pour la production d’un vin en édition limitée, il signe une cuvée à la fois reconnaissable et véritablement inattendue. Plus qu’une curiosité, elle ouvre la voie vers un sujet de discussion sur le changement climatique et le futur de la viticulture Méditerranéenne.
Le grenache est l’un des supers caméléons méditerranéens. Nous le connaissons en tant que généreux, cépage noir aimant mûrir longtemps au soleil et acteur majeur des assemblages des vins de la vallée du Rhône ou du Languedoc. Nous le connaissons aussi sous le nom de Garnacha en Espagne ou Cannonau en Sardaigne. Le Grenache blanc, quant à lui, est de plus en plus sorti de l’ombre, donnant naissance à des vins fascinants au caractère méditerranéen indéniable.
Et entre ces deux versions blanches ou noires du grenache, nous avons aussi le grenache gris, à pellicule plus rosé. Lui aussi issu d’une mutation du grenache noir, il reste peu planté et est surtout utilisé dans les assemblages.
Au domaine des Homs, dans le Minervois, Jean Marc de Crozals a décidé de le mettre sur le devant de la scène et en 2025, il a vinifié un vin blanc issu à 100% de grenache gris. C’est une petite production, mais derrière ces quelques bouteilles se cachent une histoire plus grande, celle d’une ancienne variété méditerranéenne qui retrouve toute son actualité et son sens avec le réchauffement climatique.
Juste entre le noir et le blanc
Grenache Gris est une ancienne mutation du Grenache noir, lui-même reconnu pour être originaire d’Espagne, plus probablement de l’Aragon. Tout comme le Grenache blanc, il appartient à la même famille génétique : il s’agit de variétés de couleurs différentes d’un des cépages les plus polyvalents de la Méditerranée.
Comme le note Jancis Robinson dans son ouvrage The Oxford Companion to Wine, Le Grenache gris est « une mutation à peau rose du Grenache noir », qui a historiquement joué un rôle prépondérant dans le Roussillon. Elle le décrit également comme plus parfumé que le Grenache blanc — une distinction intéressante pour un cépage qui a passé une grande partie de son histoire à l’ombre des assemblages.
Visuellement, ses baies se situent à mi-chemin entre la peau pâle du Grenache blanc et la peau noire du Grenache noir. Sur le plan olfactif, en revanche, le Grenache gris possède une identité qui lui est propre : généreux et expressif, il permet d’élaborer des vins assez corsés sans pour autant sacrifier la fraîcheur.
Historiquement, le Grenache Gris a rarement occupé le devant de la scène. En France, il s’est particulièrement implanté dans le Roussillon, avec des plantations s’étendant jusqu’à l’Aude voisin — où se trouve le Domaine des Homs — ainsi qu’en Provence, en Corse et dans la vallée du Rhône. Il est particulièrement bien adapté aux sols caillouteux de la région et à ce climat chaud et sec.
Selon Thomas Oui, œnologue conseil dans la vallée du Rhône, le Grenache gris est un cépage très intéressant à travailler. Contrairement au grenache blanc, il n’est pas sensible à l’oxydation et les quelques tannins de la pellicule protège mieux les moûts.
Plutôt que d’être vinifié en monocépage, le Grenache gris était le plus souvent intégré à des assemblages, souvent aux côtés du Grenache blanc et du Macabeu. Ce cépage entretient également des liens de longue date avec la tradition méditerranéenne des vins fortifiés et oxydatifs.
Sa place dans le Roussillon est historique même s’il n’est pas cité dans les cépages à l’origine de l’AOC Côtes du Roussillon, il est l’un des cépages principaux pour les vins rosés et secondaires pour les assemblages dans les vins blancs.
C’est pourquoi même les amateurs de vin chevronnés peuvent très bien connaître le Grenache sans avoir jamais dégusté consciemment du Grenache Gris. Aujourd’hui, cependant, cette relative obscurité commence à s’avérer particulièrement prometteuse.
Lorsqu'une variété ancienne est une réponse à une problématique récente
Jancis Robinson, elle-même, attire l’attention sur ce cépage depuis un certain temps déjà. Dans son article de 2016 intitulé « Éloge du Grenache gris », elle décrivait le Grenache gris comme un cépage relativement rare et citait les vins du Minervois comme preuve de son potentiel. Le lien géographique est frappant : près d’une décennie plus tard, le Domaine des Homs explore ce même cépage dans cette même région, mais dans un contexte nouveau — celui de la question de plus en plus pressante de l’adaptation des vignobles méditerranéens à un climat plus chaud et plus sec.
La décision de Jean-Marc de planter du Grenache gris au Domaine des Homs n’a pas été motivée par le désir d’ajouter un cépage rare à la gamme. La raison était bien plus pratique : le changement climatique !
Confronté à des conditions de plus en plus chaudes et sèches dans le Minervois, il s’est mis à s’intéresser de plus près aux cépages d’origine méditerranéenne — des cépages historiquement adaptés aux climats espagnols et italiens et capables de s’épanouir sur les sols secs et caillouteux du domaine. Le Grenache Gris en faisait partie.
Les premières vignes ont été plantées en 2018 et le domaine cultive aujourd’hui 1,5 ha dont 0,7 sont en production.
Le Grenache gris s’est révélé remarquablement bien adapté au domaine. C’est un cépage robuste, qui produit des récoltes régulières et, ce qui est essentiel dans un climat méditerranéen de plus en plus chaud, qui ne tend pas à accumuler un excès de sucre.
Pour les producteurs des régions chaudes, le défi aujourd’hui n’est plus simplement d’atteindre la maturité, mais d’y parvenir sans excès. Le sucre peut s’accumuler trop rapidement, faisant grimper le potentiel alcoolique avant que le fruit n’ait atteint l’équilibre recherché par le vigneron. C’est là que le Grenache Gris devient particulièrement intéressant.
Le vin conserve un bon pH et apporte fraîcheur et minéralité au vin. Ce dernier se révèle d’ailleurs très frais en bouche. Des arômes de fenouil, d’herbes fraîches et d’autres notes méditerranéennes vives viennent rehausser le fruit, renforçant ainsi une impression de vivacité et de tension.
Pour Jean-Marc, le Grenache Gris offre donc des qualités de plus en plus prisées : une maturité sans excès de sucre, un caractère méditerranéen sans lourdeur, et une sensation de fraîcheur qui ne repose pas uniquement sur une acidité élevée.
Du rosé au blanc
Un autre point intéressant doit être ajouté à l’histoire. A l’origine, le domaine des Homs vinifiait le cépage pour la production de vins rosés sans avoir en tête d’en faire des vins blancs.
Jean-Marc utilisait le cépage pour vinifier ses rosés – un rôle historique et toujours d’actualité pour ce cépage profondément ancré dans le sud de la France, dont l’importance se reflète encore aujourd’hui dans le cahier des charges de l’AOC Minervois, où le Grenache gris peut représenter jusqu’à 50% de l’assemblage.
Le Grenache gris blanc a toujours été plus discret, entrant généralement dans la composition d’un assemblage plutôt que d’être vinifié seul. Ainsi, lorsque Jean-Marc a décidé, à partir du millésime 2025, de le vinifier séparément en vin blanc, il a en quelque sorte inversé son rôle traditionnel de cépage d’accompagnement.
Il convient donc de considérer cette nouvelle sortie non pas comme l’aboutissement d’un projet à long terme, mais comme le début d’une expérience — la première occasion d’entendre ce que le Grenache Gris a à dire lorsqu’on lui confie un rôle en solo.
Ce vin est élaboré à partir de 100 % de grenache gris. Une partie du moût fermente en fût, tandis que le reste est vinifié en cuve pour préserver la pureté et la vivacité du fruit. L’élevage sur lies fines et le bâtonnage apportent de la texture, mais l’objectif n’est pas la richesse pour la richesse.
Le vin qui en résulte offre des notes de fruits à noyau, d’agrumes, de fleurs et d’amande, rehaussées par des touches de fenouil, d’herbes méditerranéennes fraîches et des notes minérales. La richesse caractéristique du grenache est bien présente, mais elle est équilibrée par la fraîcheur et le dynamisme. C’est peut-être précisément cette tension entre deux pôles qui rend ce vin si captivant : il est indéniablement méditerranéen, sans jamais paraître lourd.
Ce n'est pas la rareté qui importe
Le monde du vin actuel a une fascination compréhensive pour les cépages oubliés. Les vieilles variétés laissées de côté sont remises en lumière, quelques hectares sont sauvés de l’extinction, des noms depuis longtemps oubliés font de nouveau leur apparition sur les étiquettes.
Mais la rareté à elle seule ne constitue pas une raison particulièrement convaincante pour qu’un vin soit intéressant.
Grenache Gris conserve une présence mineure si on le compare aux variétés dites internationales, son fief français reste solidement ancré dans le sud méditerranéen, notamment au Roussillon et chez son proche voisin le Minervois. Or, ce sont précisément les caractéristiques qui lui ont permis de s’imposer dans cette région — sa robustesse, son adaptation à la chaleur, à la sécheresse et aux sols pierreux, sa production fiable et son caractère aromatique — qui commencent à paraître remarquablement contemporaines.
Jean-Marc n’est pas le seul à le remarquer. Il voit un intérêt grandissant pour le grenache gris aussi chez certains de ses collègues dans le Languedoc même s’ils sont encore peu nombreux à le travailler.
Il y a là une certaine et belle ironie. Pendant des décennies, la viticulture a cherché à s’adapter à la modernité en misant sur les nouvelles technologies et sur des cépages à succès à l’échelle internationale. Le changement climatique nous oblige désormais à nous poser une question tout à fait différente :
Et si certaines des réponses avaient toujours poussé autour de la Méditerranée ?
L’avenir du Grenache Gris pourrait donc être motivé non pas par la nostalgie, mais par une nécessité pratique.
Pour les marchés exports, l’histoire a un autre avantage. Présenter aux acheteurs un cépage moins connu n’est pas toujours simple. Les acheteurs, sommeliers et consommateurs ont besoin d’une raison pour se souvenir de son nom, comprendre à quelle catégorie il appartient et, au final, choisir cette bouteille. Avec le Grenache Gris, la moitié du travail est déjà faite : tout le monde connaît le Grenache, mais tout le monde ne connaît pas sa variante « Gris ».
Et c’est précisément cette combinaison de reconnaissance et découverte qui fait que le Grenache gris du domaine des Homs est une proposition aussi attirante pour les restaurateurs ou les boutiques de vins. Les sommeliers peuvent offrir un vin sorti de l’ordinaire sans qu’il soit ésotérique. Quant aux importateurs, ils se voient proposer un vin produit en très petites quantités — un vin capable d’ouvrir un débat bien plus large sur le Minervois, le sud de la France et l’évolution de la viticulture méditerranéenne.
Au Domaine des Homs, Jean-Marc de Crozals a simplement laissé un peu plus d’espace à ce cépage — et découvert que cette ancienne variété de Grenache, presque tombée dans l’oubli, avait peut-être quelque chose d’étonnamment pertinent à dire sur le vin d’aujourd’hui. Non pas parce qu’elle est rare, mais parce qu’elle trouve parfaitement sa place. Et, de plus en plus, qu’elle est dans l’air du temps.