Massimo Bronzato a hérité d’un vignoble dans les collines de Valpolicella, mais pas d’un style de vinifiation — lui donnant une rare liberté à démarrer l’aventure à partir d’une page blanche.
Durant trois générations, la famille Bronzato a cultivé la vigne dans ces collines au Nord-Est de Vérone et vendait les raisins à d’autres producteurs. Ils connaissaient très bien leurs vignes et leur terroir, notamment toutes les nuances des microclimats locaux mais ils n’étaient jamais allés au-delà des vendanges. Massimo est le premier de la famille à produire ses propres vins – le premier à finaliser le cycle de production des raisins jusqu’à la bouteille, toutes issues du vignoble familial.
Les vins de Bronzato affichent un style résolument contemporain, et ce n’est pas un hasard. Au cours des décennies où la Valpolicella s’est orientée vers une maturité, une extraction et une puissance toujours plus marquées, la famille Bronzato ne produisait pas de vin à proprement parler. Il n’y avait pas d’Amarone « musclée » du grand-père que la nouvelle génération aurait pu rejeter, ni de tradition viticole à réviser. Lorsque Massimo a ouvert le chapitre oenologique de l’histoire de sa famille, il a pu partir librement du terroir et de la grâce naturelle de la Corvina, à l’instar de ce que fait aujourd’hui de plus en plus la nouvelle génération de producteurs de la région.
Bronzato est donc à la fois un domaine viticole de première génération et le prolongement d’une histoire agricole bien plus ancienne. Les vignes sont les gardiennes de la mémoire familiale ; les vins en sont l’interprétation personnelle de Massimo.
Le chapître que Bronzato a évité
L’histoire de la vigne en Vénétie remonte bien avant que ne soient tracées les limites de ses appellations viticoles modernes. Le professeur Attilio Scienza, spécialiste de la génétique de la vigne, écrit que c’est ici qu’ont été découvertes les plus anciennes traces de vignes en Italie : des empreintes de leurs lointains ancêtres conservées dans les dépôts rocheux de Bolca, à l’est de Vérone. « La Vénétie est une terre forgée par le feu et l’eau », écrit Scienza. Aux alentours de Vérone, cette expression prend un sens presque littéral. La roche volcanique côtoie le calcaire ; les plaines cèdent la place à des hauteurs plus fraîches ; et en l’espace de quelques kilomètres à peine, les sols, les expositions et les microclimats changent du tout au tout. Cette mosaïque géologique et climatique a donné naissance à la diversité de la Valpolicella : non pas un style monumental unique, mais de nombreuses interprétations subtiles du terroir.
Pendant longtemps, l’image internationale de Valpolicella a été définie par un style intense. L’Amarone, le vin le plus connu de la région, est devenu indissociable de notions telles que : maturité, sucrosité, puissance voire lourdeur. Au contraire, Valpolicella, quant à elle, était souvent un léger prélude à l’histoire : un vin agréable mais rarement présenté aussi sérieusement qu’un Amarone.
Curieusement, ça n’a pas toujours été le cas. Les vieilles bouteilles d’Amarone de Valpolicella des années 1960 et 1970, dévoilent souvent un registre délicat : des aromatiques fraîches, une structure délicate, des nuances sapides et une élégance presque voilée. Pourtant, dans les années 1990 et au début des années 2000, la quête des meilleures notes attribuées par les critiques œnologiques influents, conjuguée aux préférences des marchés internationaux, a incité de nombreux producteurs à « monter en puissance ». À Valpolicella, des périodes de séchage plus longues, des vendanges plus tardives, une extraction vigoureuse et un boisé prononcé ont donné naissance à une concentration – dans les vins d’Amarone – très appréciée tant par la critique que par les marchés.
Ces vins ont valu à la région une reconnaissance et un succès commercial, mais ils ont également restreint la perception de l’Amarone au-delà des frontières italiennes. Ce qui était devenu à la mode a peu à peu fini par paraître inévitable. Aujourd’hui, cependant, un style différent s’impose de plus en plus en Valpolicella : des vins d’Amarone élégants, sans tanins lourds, pleins de fraîcheur et aux notes séduisantes de fruits noirs. Les producteurs des grands domaines tels que Tedeschi, Bertani, Tommasi et Secondo Marco cherchent à laisser s’exprimer à travers leurs vins la véritable voix de la Corvina – la reine de ces collines – et, surtout, à mettre en valeur les plus belles qualités d’une région viticole remarquable par la diversité de ses paysages et de ses sols.
L’histoire viticole de la famille Bronzato semble avoir court-circuité cette période de la “parkerisation” Massimo n’a pas eu besoin d’alléger ses vins après avoir travaillé la puissance auparavant. Sa propre signature s’est développée sans être sous l’influence d’un style. Cela ne signifie pas que ses choix sont dus au hasard : la fraîcheur et la retenue demande de la précision, surtout dans une région où les maturités et les passerillages peuvent éteindre si facilement toutes les nuances. Mais en l’absence d’une orthodoxie familiale récente dans la cave, Massimo a pu trouver son propre style sans être contraint par les techniques de vinification du passé récent.
C’est en ce sens que bronzato est entièrement contemporain tout en étant ancré à l’histoire à la fois de la famille et du lieu. Les vins sont modernes, mais les descriptifs qui les caractérisent : le parfum, la vivacité et la fraîcheur – faisaient déjà partie intégrante de la Valpolicella bien avant que la puissance ne devienne sa marque de fabrique à l’international.
Altitude, Air et Pierre
Le vignoble de Massimo se situe à Mizzole, dans la haute vallée du Squaranto, au nord-est de Vérone. Le domaine cultive 10 ha sur les collines à 500 mètres d’altitude, près du parc naturel de Lessinia.
La localisation est au centre du style des vins. En altitude, les températures sont plus fraîches et une bonne ventilation tempère les chaleurs, permettant de préserver les acidités et les aromatiques variétales. Ces conditions ont toujours favorisé la production de vins plus délicats; lorsque le climat s’échauffe, c’est un avantage supplémentaire.
Les sols se distinguent également. Les argiles alternent avec le basalte, le calcaire, le marbre de Lessinia et le silex. Le silex, devenu le symbole de Bronzato, est plus qu’un motif graphique, c’est un fragment du paysage local et un signe d’un lien indestructible qui unit l’homme à la terre.
Les sols sont couverts et les engrais verts sont couramment utilisés au vignoble – moutarde, pois, légumineuses sont semés pour entretenir la vie des sols et la biodiversité. L’approche de Massimo Bronzato ne consiste pas à imposer un style préétabli au fruit, mais à préserver ce que le terroir lui a déjà donné : vivacité, parfum et équilibre.
Valpolicella est un territoire vaste et complexe dont les caractéristiques évoluent en fonction de l’altitude, l’exposition, les courants des vents locaux, les précipitations, les natures de sols. Le calcaire, l’argile, le basalte, le silex se retrouvent en proportion différentes au travers des coteaux et vallées. Même sur une courte distance, le caractère des vins peut changer de manière notable. Valpolicella ne se résume pas à un style unique, mais constitue une mosaïque de nuances, et les vignobles de Bronzato, situés en altitude et bien aérés, en constituent une pièce bien définie.
Corvina prend la tête
Environ 70% du vignoble de Bronzato est planté avec le cépage Corvina, Corvinone et Rondinella venant compléter l’encépagement. Corvina est la voix pricipale des vins de Massimo et ses qualités naturelles aident à comprendre pourquoi l’élégance ici ne donne jamais l’impression d’être le résultat d’un manque.
Corvina apporte le fruit de la cerise acidulée, l’acidité rafraîchissante et des soupçons d’amandes amères. Ses tannins sont généralement légers à modérés, définissant ainsi le vin et ne forçant jamais vers la lourdeur. Le cépage est particulièrement bien adapté au séchage – une qualité essentielle dans cette région où le passerillage est moins une technique que le dialecte local
Un autre composant classique de l’assemblage des vins de Valpolicella est la Corvinone. Longtemps considéré comme étant une Corvina avec des baies plus grosses, le cépage est aujourd’hui reconnu en tant que tel. Il contribue à apporter de l’acidité et de la structure, alors que ses baies juteuses et grappes lâches en font un cépage parfaitement adapté au séchage. La Rondinella plus discrète a un rôle important : productif, résistant aux maladies cryptogamiques et adapté au passerillage, il apporte des notes fruitées aux accents de cerise tout en mettant en valeur le Corvina, plus expressif.
Ensemble ces trois cépages forment moins une hiérarchie qu’un ensemble. La Corvina porte la mélodie ; la Corvinone le volume et la résonance ; la Rondinella assure que la composition est harmonieuse. Les proportions peuvent variées mais l’équilibre des parfums, la structure et la fraîcheur restent les bases du style.
Massimo Bronzato met en valeur les qualités naturelles de la Corvina, lui permettant de conserver toute son énergie même dans les vins issus de l’appassimento. Cela confère une continuité reconnaissable à l’ensemble de la gamme, de la fraîcheur immédiate du Valpolicella à la profondeur de l’Amarone.
Valpolicella, plus que l'Amarone
Le Valpolicella n’est pas simplement le premier échelon d’une échelle menant à l’Amarone. À son apogée, c’est une expression à part entière : vive, parfumée et gastronomique, avec la grâce naturelle de la Corvina au cœur de la composition. Le Valpolicella Superiore gagne en profondeur et en texture sans perdre de son élan. Le Ripasso occupe une place à part, entre immédiateté et complexité. Et l’Amarone n’a pas besoin d’être monumental pour être profond. Chez Bronzato, il mûrit principalement dans de grands fûts de 20 à 30 hectolitres, tandis que les barriques plus petites sont utilisées de manière sélective plutôt que comme une signature stylistique.
Un débutant avec une bonne mémoire
Dès qu’on évoque les vins légers, on court le risque que le terme « léger » soit confondu avec « simple » ou « insipide ». Dans la Valpolicella, c’est peut-être tout le contraire. Préserver la transparence peut exiger plus d’assurance que de développer de la puissance ; obtenir de la longueur en bouche sans lourdeur peut demander davantage de précision ; et laisser un vignoble s’exprimer sans artifices technologiques requiert une plus grande retenue.
Massimo Bronzato s’est lancé dans la vinification sans hériter d’une recette toute faite ni pour le Valpolicella, ni pour le Ripasso ni pour l’Amarone, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il était dépourvu d’héritage. Derrière lui se tenaient trois générations de personnes qui avaient cultivé leur terre, observé le passage des saisons et appris à connaître le comportement de ces vignobles. Ce qu’elles lui ont transmis ne sont pas des recettes, mais quelque chose de plus fondamental : une connaissance intime du terroir.
C’est peut-être pour cela que les vins de Bronzato ne donnent pas une impression de nostalgie. Ils inaugurent l’histoire viticole de la famille dans un langage qui semble naturellement adapté à ces collines pittoresques près de Vérone.