Il y a la Loire des brochures touristiques : châteaux, pistes cyclables, la lumière du fleuve, idylle française sans faille. Et puis il y a la Loire dans laquelle on pénètre par une porte creusée dans la roche. Aux alentours de Tours, le calcaire tendre est depuis des siècles creusé pour former des maisons, des caves et de longs tunnels souterrains, où le vin mûrit dans la fraîcheur et le silence. C’est ici, dans cette Loire moins solennelle et bien plus intéressante, que travaillent Marie Thibault et Frantz Saumon — deux vignerons, deux voix indépendantes. Ils ne cherchent pas à polir les cépages locaux jusqu’à ce qu’ils brillent d’un éclat international, ni à transformer le vin naturel en numéro de cirque. Ils laissent simplement le Chenin, le Menu Pineau, le Grolleau, le Gamay et la pierre s’exprimer dans leur propre langage — vivant, précis, libre, mais jamais indiscipliné.
Une région polyphonique
La Loire est polyphonique. C’est une des régions viticoles françaises les plus longues avec un vignoble qui s’étend sur presque mille kilomètres depuis sa source dans le Massif central jusqu’à son embouchure sur la côte Atlantique, elle rassemble plus de cinquante appellations. Elle ne parle jamais le même langage. Il y a la netteté minérale du Sancerre, la profondeur crayeuse du Vouvray, les notes épicées et sombres du Chinon, la retenue salée du Muscadet, la générosité baroque de ses vins doux. Mais aux alentours de Tours, dans cette Loire plus tranquille — moins grandiose, moins « carte postale », moins dominée par les grands noms —, on ressent particulièrement bien que la région ne se résume pas à ses grandes appellations. Parfois, son véritable cœur bat dans les petits domaines, les vieilles vignes, les cépages qui ne prétendent pas à la renommée internationale. Parfois, son véritable esprit réside dans les petits domaines, les vieilles vignes, les cépages qui ne prétendent pas à la renommée internationale, et les vignerons qui n’ont aucune envie de produire un vin « convenable » pour satisfaire les autres.
L’une des caractéristiques les plus frappantes de cette partie de la Loire est la façon dont les caves sont creusées directement dans la roche calcaire tendre. Pour les vignerons des environs de Tours, cela fait presque partie du paysage local : de longs tunnels souterrains creusés dans le tuffeau s’enfoncent profondément dans le flanc de la colline, créant un environnement naturellement frais, humide et stable, propice à la fermentation, au stockage et au vieillissement. Pour un visiteur, l’impression est presque magique : la cave n’a pas tant été construite que découverte au cœur même de la terre. Pour Marie Thibault et Frantz Saumon, cette grotte n’est pas un simple élément décoratif, mais un lieu de travail, où sont alignées les cuves et où le vin passe une partie de sa vie au cœur de la roche.
Marie Thibault : la clarté sans l'obéissance
Marie Thibault et Frantz Saumon travaillent précisément avec cette Loire — ni tapageuse, ni lisse, mais remarquablement précise et authentique. Dans ce couple familial, tous deux sont vignerons et chacun élabore ses propres vins. L’univers de Marie, c’est Azay-le-Rideau, Vallères, les vieilles vignes, les sols très drainants riche en silice et cornule, le Chenin, le Grolleau et le Gamay. Le Grolleau revêt ici une importance particulière : un cépage, né à quelques kilomètres de là, à St Mars-la-Pile, qui a trop longtemps été considéré comme secondaire, voué aux assemblages, léger, presque purement fonctionnel.
Entre des mains moins attentives, il aurait facilement pu rester quelque part entre la simplicité rustique et une simple note de bas de page œnologique. Mais avec Marie, il ne gagne ni en corps ni en gravité artificielle, mais en dignité. Elle ne le force pas à se donner des airs de grandeur. Elle lui permet simplement d’être juteux et vif — sans être extractif ni lourd, mais merveilleusement équilibré. Le vin est vinifié une dizaine de jour, avec très peu d’extraction pour garder tout le potentiel aromatique fruité sans avoir de tannins rustiques.
C’est peut-être là la clé de ses vins : elle laisse la voix du cépage s’exprimer pleinement, qu’il s’agisse du Chenin, du Gamay ou du Grolleau. On n’y trouve aucune contrainte, aucune prétention, aucune volonté de prouver que le vin naturel doit nécessairement être sauvage, trouble, âpre ou provocateur. Ses vins se caractérisent par la clarté de leur expression et un équilibre étonnant. Marie pratique une vinification peu interventionniste : fermentations spontanées, levures indigènes, pas de « maquillage technologique », utilisation minimale de soufre. Mais le résultat ne tombe jamais dans le chaos. Au contraire, ses vins surprennent souvent par leur élégance. Ils sont vivants, mais pas désinvoltes. Libres, mais pas indisciplinés.
Cette élégance ne ressemble pas aux manières acquises dans une bonne école. Elle n’est pas « apprise ». Elle naît plutôt de la sensibilité à connaître tout son environnement : d’un terroir auquel on laisse le temps de vivre ; de vignes cultivées dans une perspective à long terme ; de raisins qui n’ont pas besoin d’être corrigés en cave ; d’une attention qui commence bien avant la fermentation. Pour Marie, la non-intervention n’est pas un refus de responsabilité. Bien au contraire : c’est une forme de responsabilité. Moins on souhaite intervenir, plus il faut en faire avant même que le vin n’atteigne la cuve.
Frantz Saumon : la texture de Montlouis
Frantz Saumon travaille avec la même philosophie mais sur un autre terroir : son territoire, c’est Montlouis-sur-Loire, et son point d’ancrage, le Chenin Blanc. Pour lui aussi toute l’attention est portée au vignoble. Ancien technicien forestier, il aime les arbres, la nature et vient à la vigne par passion pour le vin – et ce premier contact avec le monde vivant semble encore aujourd’hui influencer sa manière de travailler.
Il travaille sur 3 ha dont certaines parcelles de très vieilles vignes âgées de plus de 100 ans. Au Chenin, il a ajouté quelques vignes de Menu Pineau, cépage endémique qui conserve une belle acidité et produit peu de sucre et donc des vins naturellement plus légers en alcool – un super pouvoir pour produire des vins équilibrés les années solaires.
Frantz Saumon est méthodique, patient, les petites récoltes liées aux difficultés climatiques, le pousse à démarrer un négoce d’achat de raisins … bio bien entendu ! Toutes les vinifications sont faites au domaine. Comme il a aussi de l’humour, il baptise l’aventure « Un Saumon dans la Loire ». Aujourd’hui ce négoce est surtout une structure administrative qui permet à Marie et à Frantz de vinifier leurs raisins issus de deux appellations différentes dans une même cave et de commercialiser leur vin sous une même casquette.
Si les vins de Marie se caractérisent souvent par une grande finesse, un calme intérieur et une transparence presque fragile, ceux de Frantz possèdent davantage de volume et une texture de bouche plus ample et suave. Un bon Chenin de Montlouis est rarement simplement « agréable ». Il exige de la tension. Il doit allier à la fois acidité, texture, note minérale, maturité et aération. Dans les vins de Frantz, c’est toute cette palette qui se complète.
Arrivé à la vigne par les arbres, il n’a pas dit son dernier mot et les arbres reviennent s’enraciner au domaine avec des vergers de pommiers, poiriers sans oublier des plantations de poivriers de Sichuan. Tout ceci n’a rien de décoratif mais plutôt porté par l’instinct que la culture de la vigne fait partie d’un tout et qu’elle ne doit pas être travailler comme une monoculture.
Derrière l'étiquette de vin naturel
Marie et Frantz sont unis par un vocabulaire ligérien commun : tuffeau, calcaire, sable, silex ; Chenin, Grolleau, Gamay, Menu Pineau; vieilles vignes, agriculture biologique, levures indigènes, confiance en la fermentation. Mais il serait trop facile de les réduire à la catégorie commode des « vignerons naturels ». Ce serait réducteur. Le naturel à lui seul ne garantit rien — ni la beauté, ni la pureté, ni la profondeur. Dans le pire des cas, il se transforme en un nouvel académisme, avec pour seul slogan, un changement de slogans. Ce qui est particulièrement intéressant chez Marie Thibault et Frantz Saumon, c’est que leurs vins montrent comment une intervention minimale peut être non pas une esthétique de la négligence, mais une manière de redonner au vin le droit à sa propre intonation. Et ils sont en effet très convaincants.
Cela ressort particulièrement clairement dans leur travail autour des cépages locaux. Le Chenin, bien sûr, est depuis longtemps reconnu comme l’un des grands cépages blancs du monde. Mais à ses côtés se trouve le Grolleau — un cépage qui ne jouit pas de la renommée internationale du Chardonnay ou du Cabernet Sauvignon. Ce n’est pas toujours facile à expliquer au marché. Il ne correspond pas toujours aux attentes en matière de « sérieux ». Mais c’est précisément là que réside sa beauté. Ces vins fonctionnent comme un genius loci : ils ne sont pas tenus de parler un langage universel, et pourtant, ils sonnent tout à fait contemporain.
En ce sens, les vins de Marie et Frantz marquent les esprits par ce sentiment de liberté qu’ils dégagent. La liberté d’un cépage de ne pas prétendre être plus noble qu’il ne l’est. La liberté d’un vigneron de ne pas gommer toutes les aspérités jusqu’à en faire disparaître le caractère. La liberté du vin de rester vivant, même si cela le rend moins prévisible.
Mais ce n’est pas la liberté du désordre, ni celle du « tout m’est permis », ni une rébellion adolescente contre les conventions. C’est la liberté d’un vin adulte : un vin qui a du caractère, mais aussi de la profondeur.
Et c’est peut-être cela qui les rend si mémorables. Les vins de Marie et Frantz nous rappellent que la véritable proximité ne passe pas nécessairement par la similitude. Que la liberté d’être soi-même n’exclut pas l’union. Que le vin peut être franc sans être grossier, vivant sans être insouciant, libre sans être indiscipliné.
Et quelque part sous les collines de la Loire, dans les longs tunnels de tuffeau, il respire encore lentement au cœur de la pierre, attendant de vous rencontrer.
Gamme de vins
- Pétillant naturel — Un Saumon dans la Loire
Cépage : Chenin Blanc
Alcool: 11%
Un pétillant naturel vif avec des notes de pomme, poire et de fruit mûr. Pas de sucre résiduel mais une douceur liée au volume du vin et à l’équilibre parfait entre l’acidité, la maturité et les bulles fines.
A lively pét-nat with apple, pear and a slightly riper fruit profile. The residual sugar does not come across as sweetness, but as a soft sense of volume, balanced by acidity and bubbles. Frais et expressif, loin d’un vin simpliste, élevage sur latte durant 2 ans. Dégorgé
- Premier Nez 2023 — Marie Thibault
Cépage : Chenin Blanc
Alcool: 12.5%
Un chenin très pur et droit, beaucoup de tension, de minéralité, avec des notes de coquilles d’huitre, de fruit à chaire blanche, d’agrumes. Elégant, complexe et précis
- Minéral + — Frantz Saumon
Cépage : Chenin Blanc, old vines
Elevage : 50% barrique / 50% petites cuves béton durant un an
Un chenin plus structuré, avec un gras en bouche. Une attaque minérale et précise et un volume enrobant, un vin assez dense, notes de fruit à chair jaune, très belle longueur.
- Vin de Frantz 2023 — Un Saumon dans la Loire (ici un peu d’achat de raisins bio et locaux)
Cépage : Chenin Blanc
Un vin blanc, ici produit en année solaire avec une texture soyeuse et un beau volume. 1,5 g/l de sucre résiduel donnant un vin généreux
- Vin de Frantz Rouge — Frantz Saumon
Cépage : Gamay / Grolleau
Un vin rouge très juteux, aux arômes fruités intenses. Il dégage une légère touche sauvage et une énergie naturelle, sans pour autant manquer de finesse ni devenir grossier. Fruité, fluide, très agréable à boire et frais. Un excellent exemple de vin rouge qui ne cherche pas à devenir lourd ou « sérieux » par le biais de l’extraction.
- Le Grolleau — Marie Thibault
Cépage : Grolleau
Léger et juteux, avec des arômes fruités vifs et une légère note fumée. Ce vin montre que le Grolleau n’est pas un cépage secondaire, mais une expression délicate, vivante et expressive de la Loire. Il allie des notes de petits fruits rouges et une structure fine — presque à la manière d’un pinot, dans l’esprit de la Loire, finale salivante