Selvapiana : le Sangiovese comme un philosophie et non comme juste un cépage (3/6 serie)

En Toscane aujourd’hui, le Sangiovese est partout. Il façonne le paysage, définit une identité et souvent pose des attentes avant même qu’il soit servi dans les verres. 

Pour autant, son omniprésence n’est pas toujours logique. Ce qui compte en fin de compte, ce n’est pas la présence du cépage en lui-même, mais la manière dont il est vinifié et révélé.

On oublie souvent que le Sangiovese, aujourd’hui étroitement associé à la Toscane, n’est pas originaire de cette région. On pense que ses racines se trouvent plus au sud, dans des régions influencées par la Grande-Grèce, où la viticulture était déjà très développée.

Sa présence en Toscane est le résultat d’un transfert des plants de vigne et de la connaissance. Les riches propriétaires terriens florentins, qui se voyaient souvent attribuer des domaines à titre de récompense politique, n’étaient pas, à l’origine, des spécialistes du vin. Ils se tournèrent vers le sud, envoyant des ouvriers sur place pour acquérir un savoir-faire et ramener à la fois des compétences et des cépages qui se révélèrent exceptionnellement bien adaptés aux conditions toscanes.

Cette dynamique historique trouve un parallèle direct à Selvapiana même. Lorsque Michele Giuntini acquit le domaine en 1827, il n’était pas vigneron, mais banquier — issu de cette même lignée de propriétaires terriens dont le rôle n’était pas d’imposer un style, mais de créer les conditions propices à son émergence. À Selvapiana, le Sangiovese n’est pas un cépage destiné à être modelé selon un style prédéfini. Il est abordé comme une forme d’expression, indissociable du terroir et en résonance avec celui-ci.

Comme le fait remarquer, le Professeur Attilio Scienza, l’un des plus grands spécialistes italiens de la viticulture et du terroir, le Sangiovese figure parmi les cépages les plus importants du pays, se distinguant par sa capacité à s’adapter aux différents sols, climats et pratiques viticoles.

Un lien étroit avec le lieu

Selvapiana décrit ses vins comme « l’expression d’un lien étroit entre le cépage Sangiovese et le terroir de Rufina ». Il ne s’agit pas là d’une simple formule rhétorique, mais d’un véritable principe de travail. Ici, le Sangiovese n’est ni modifié ni orienté vers un objectif stylistique particulier. Il réagit à l’altitude, à la composition du sol, au climat — aux conditions spécifiques de Rufina.

Cette sensibilité au terroir n’est pas le fruit du hasard. Le professeur Attilio Scienza, figure de proue de la viticulture italienne et de la recherche sur le terroir, souligne que le Sangiovese est extrêmement versatile et sensible au terroir et que, même au sein de zones géographiques restreintes, les différences de sol et d’exposition peuvent donner lieu à des expressions très différentes.

Le résultat n’est pas le fruit d’un assemblage ou d’une manipulation, mais le produit direct de son environnement — dont il est indissociable.

Le Chianti Rufina offre un terroir qui confère au Sangiovese une finesse particulière. Situés dans les contreforts des Apennins, les vignobles bénéficient de températures plus fraîches et d’un climat plus continental, où la maturation s’effectue à un rythme plus lent et plus mesuré. Ce cycle prolongé préserve la fraîcheur et permet au vin de développer sa structure progressivement, sans excès.

Cela revêt une importance particulière pour le Sangiovese, un cépage caractérisé par un débourrement précoce et un long cycle végétatif, qui n’atteint souvent sa pleine maturité qu’aux derniers jours de l’été, voire au début de l’automne. Ces dernières étapes de la maturation sont décisives, car elles permettent à l’acidité, aux tanins et à la complexité aromatique de s’harmoniser.

Dans le verre, l’effet est immédiatement perceptible. L’acidité reste vive et bien intégrée, les arômes sont plus nuancés que puissants, et la structure se dessine avec précision plutôt qu’avec puissance. Comparée aux zones plus chaudes de la Toscane, où la richesse définit souvent le style, Rufina suit une trajectoire différente. Ici, l’accent n’est pas mis sur la puissance, mais sur l’articulation.

Le Sangiovese présente un profil plus linéaire et mieux défini, avec une sensation de transparence qui met davantage en valeur son terroir d’origine.

Cela corrobore l’observation de Scienza selon laquelle les climats plus frais ont tendance à produire des Sangiovese plus tendus, plus vifs et aux arômes plus marqués, tandis que les régions plus chaudes donnent des vins plus mûrs et plus corsés.

La retenue comme choix stylistique

L’un des aspects les plus révélateurs de la philosophie de Selvapiana réside dans ce qu’elle choisit délibérément de ne pas faire. À une époque où de nombreux producteurs se tournaient vers des cépages internationaux ou cherchaient à accentuer le style par l’utilisation du chêne, Selvapiana a opté pour une approche plus sobre, en restant fidèle au Sangiovese et à l’équilibre naturel de la Rufina.

Ces dernières années, cette philosophie s’est encore affinée. Depuis 2019, sous la direction de Niccolò Giuntini, fils de Federico Giuntini et petit fils de Francesco Giuntini, le domaine a progressivement réduit le rôle des barriques en faveur des foudres ou cuves béton.

Il ne s’agit pas d’un changement de style, mais d’une plus grande précision — permettant au vin d’exprimer sa structure sans artifice.

Comme l’explique Niccolò Giuntini, « notre objectif n’est pas d’ajouter quoi que ce soit, mais de laisser le vin trouver son propre équilibre au fil du temps et grâce à des choix de matériaux appropriés ».

Cette retenue n’est pas une question de réduction, mais de précision. L’extraction est guidée plutôt que forcée, le chêne soutient plutôt qu’il ne définit, et le vignoble reste au centre de chaque décision. Le résultat est un vin qui ne cherche pas à faire forte impression dès la première gorgée, mais qui captive par son équilibre, sa pureté et sa capacité à s’épanouir au fil du temps.

Du cépage au lieu

Le passage aux vinifications parcellaires, en particulier le Bucerchiale (produit pour la première fois en 1979), a marqué un tournant décisif — non seulement pour Selvapiana, mais aussi dans le contexte plus large du Chianti, où les assemblages étaient encore la norme. À une époque où le Chianti était traditionnellement élaboré à partir de cépages blancs et de plusieurs variétés de raisin, la décision de se concentrer sur un Sangiovese 100 % issu d’un seul terroir était à la fois radicale et visionnaire.

Ici, le Sangiovese dépasse son rôle d’identité régionale pour s’ancrer dans un terroir précis. Les différences d’exposition, de sol et d’altitude ne sont plus de simples variables de fond : elles définissent le vin lui-même. Son expression gagne en précision, en rigueur et en authenticité.

Le temps comme élément structurant

Les vins de Selvapiana sont conçus dans une perspective à long terme. Dès leur naissance, ils possèdent une structure interne qui leur permet d’évoluer progressivement plutôt que d’atteindre leur apogée prématurément. D’un millésime à l’autre, ils conservent leur fraîcheur et leur intégrité structurelle pendant des décennies, tout en gardant leur énergie et leur précision.

L’acidité n’est pas un simple élément accessoire : c’est la colonne vertébrale du vin.

Ceci est particulièrement important pour le Sangiovese qui, comme le note Scienza, se caractérise par une acidité et des tanins élevés, nécessitant une longue saison de croissance pour atteindre l’équilibre et la maturité phénolique.

Le potentiel de garde des vins de Selvapiana n’est pas le fruit du hasard : il est l’expression directe de leur qualité et de leur structure, même s’ils peuvent être appréciés dans leur jeunesse. Ici, le temps n’est pas un risque, il fait partie intégrante de la conception. Bien que ces vins soient également très agréables lorsqu’ils sont jeunes, quel que soit votre choix – les ouvrir ou les laisser vieillir –, vous serez récompensé par un délicieux Sangiovese dans le verre

Ce n’est pas pour rien que le domaine conserve des millésimes vieux de plusieurs décennies remontant ainsi le temps jusqu’en 1949.

Pourquoi est-ce important pour les importateurs ?

Le Sangiovese est peut-être l’un des cépages les plus répandus sur le marché, mais la disponibilité à elle seule ne suffit plus à définir sa valeur. Ce qui compte, c’est la clarté — la capacité d’un vin à exprimer une identité propre.

Chez Selvapiana, cette identité est immédiatement reconnaissable : une attaque fraîche et structurée, évoluant vers des arômes de fruits rouges, avec des tanins raffinés et veloutés. Avec le temps, les vins développent davantage de complexité — des notes de feuille de tabac et de fleurs séchées pour le Bucerchiale, ou des notes plus profondes de réglisse, de cacao et d’épices pour l’Erchi.

Cette clarté se traduit par des avantages concrets. Les vins sont plus faciles à présenter, plus faciles à positionner et ont davantage de chances de s’imposer durablement au sein d’un portefeuille.

Le tournant décisif à la Fattoria Selvapiana s’est produit à la fin des années 1970 sous l’impulsion de Francesco Giuntini — une vision qui se perpétue aujourd’hui grâce à Federico et Niccolò Giuntini.

Ils ont compris que leur singularité ne réside pas dans l’adaptation aux tendances, mais dans l’adhésion totale à leur terroir — dont le Sangiovese est l’interprète le plus fidèle.

À Selvapiana, le Sangiovese n’est pas modelé pour s’adapter à un style ; on le laisse s’exprimer à travers sa relation avec le lieu et le temps. Le résultat n’est pas un profil artificiel, mais un vin ancré dans son terroir, guidé par la sobriété et la continuité. Ce sont des vins qui transcendent les modes et restent reconnaissables même en dégustation à l’aveugle — une signature fondée sur la constance plutôt que sur la variation.

Détail révélateur, Federico et Niccolò Giuntini eux-mêmes évitent de se placer au centre du récit. Leur attention reste résolument tournée vers leurs vignobles de la Fattoria Selvapiana et le vin — dont le Sangiovese est l’interprète le plus fidèle.

Pour continuer la série et lire l’article 4, cliquer ici

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.