Selvapiana : l’identité du domaine construite autour d’une approche parcellaire (4/6 serie)

Pendant des décennies, le Chianti s’est construit autour de l’assemblage — une logique de composition où l’équilibre primait sur la distinction. Les différences entre les terroirs s’estompaient pour laisser place à une identité régionale plus large. Les vins issus d’un seul vignoble ont complètement bouleversé cette perspective. Ils ont détourné l’attention des formules toutes faites pour la recentrer sur l’origine. Chez Selvapiana, cette transition n’a pas été le fruit d’une mode. Elle est née du territoire lui-même.

Marc Millon, critique œnologique, conférencier et auteur de l’ouvrage primé « Italy in a Wine Glass », récompensé par le prix 2025 de la Guild of Food Writers, décrit Selvapiana comme occupant une position historiquement stratégique dans le Chianti Rufina, au nord-est de Florence, le long de la route reliant la Toscane à l’Émilie-Romagne à travers les Apennins. Au Moyen Âge, le domaine faisait partie d’une chaîne de tours de guet défensives construites le long de la rivière Sieve pour protéger Florence des invasions. La tour d’origine est toujours debout aujourd’hui et figure d’ailleurs sur l’étiquette du vin, rappelant que ce paysage a longtemps été appréhendé à travers l’observation, la vigilance et un profond attachement au terroir. Ce lien avec le territoire allait finir par façonner les vins eux-mêmes.

Sur le marché du vin actuel, l’héritage est omniprésent. Chaque domaine a son histoire, chaque étiquette italienne parle le langage de la tradition. Mais pour les importateurs, la véritable question est plus pragmatique : cette histoire se traduit-elle par de la stabilité, une notoriété et une valeur à long terme ? Selvapiana apporte une réponse sans équivoque — car ici, l’histoire n’est pas un simple ornement, elle est au cœur même de l’entreprise.

Un vignoble qui vient bousculer les règles du Chianti

Rufina est la plus petite, la plus fraiche et la plus haute en altitude des 7 sous-régions Chianti, caractérisée par des pentes abruptes s’élevant vers les Apennins et par un microclimat fortement influencé par les montagnes. Des étés plus frais et des écarts de température marqués entre le jour et la nuit préservent l’acidité et la précision aromatique, donnant naissance à des vins qui se distinguent non pas par leur puissance, mais par leur fraîcheur, leur finesse et leur longévité. C’est dans cet environnement que le Bucerchiale a vu le jour.

Lorsque Francesco Giuntini a lancé le premier millésime du Vigneto Bucerchiale Chianti Rufina en 1979, l’idée était révolutionnaire ! A cette époque, les chiantis étaient des vins d’assemblage comprenant parfois même des cépages blancs, qui plus est, faire un vin issu d’une seule parcelle était rare.

Bucerchiale est arrivé et a présenté un Chianti totalement différent, un vin qui puisait son identité du lieu et d’un cépage comme on le retrouve en Bourgogne avec les climats et le pinot noir. En Italie, ça ne se faisait pas. Tourner le dos à des cépages internationaux dans les années 70 et 8O était aussi très pionnier.

Francesco Giuntini a réalisé un acte très fort pour ancrer l’importance des cépages locaux italiens dans la production de vins fins de très belle qualité.

Comme l’écrit Millon, le Bucerchiale figurait parmi les tout premiers exemples de vin toscan issu d’un terroir spécifique, avant même que le terme « Super Tuscan » ne fasse son entrée dans le vocabulaire courant. Élaboré à partir de Sangiovese à 100 % issu d’un seul vignoble de cru — ce qui constituait en soi une innovation à l’époque —, il remettait en question le modèle dominant de l’appellation.
Ce qui importait, ce n’était pas seulement le vin lui-même, mais la philosophie qui le sous-tendait.

Bucerchiale a laissé entendre que le terroir n’était pas un concept abstrait, mais quelque chose de concret et de mesurable — quelque chose capable de façonner la structure, la texture, le potentiel de garde et l’identité.

Bucerchiale and Erchi : deux lectures de Chianti Rufina

Bucerchiale sur la photo de gauche et Erchi sur celle de droite

L’approche parcellaire incarne littéralement cette idée.

Planté sur des coteaux en pente qui s’étendent vers les montagnes, Bucerchiale mûrit plus lentement, ce qui permet à la fraîcheur et à la tension de se maintenir tout au long de la saison de croissance. Millon décrit ce vin par sa « fraîcheur éclatante », ses notes de fruits noirs et secs, d’herbes et de tabac, ainsi que par sa structure tannique finement tissée qui lui permet d’évoluer pendant des décennies.

Il est important de noter que le Bucerchiale n’est produit que lors des millésimes où le vignoble permet pleinement à cette expression de s’épanouir. Ici, l’expression du terroir n’est pas forcée ; on l’attend.

Pour les importateurs, ce type de continuité revêt une importance pratique. Dans une catégorie aussi vaste et parfois fragmentée que celle du Chianti, les vins dotés d’une identité clairement définie deviennent plus faciles à positionner et à mettre en avant au fil du temps. Un vin issu d’un vignoble unique comme le Bucerchiale ne dépend pas d’une tendance ou d’un effet de mode pour justifier sa place dans une gamme. Sa valeur repose sur sa reconnaissance, sa constance et sa capacité à instaurer une relation de confiance durable avec les clients, les collectionneurs et les restaurants.

Présentation des cuvées et leur échantillon de sol

Federico Giuntini, le fils adoptif de Francesco, a approfondi cette réflexion en lançant Erchi plus tard en 2016. Si Bucerchiale est devenu une référence en matière de précision et de tension, Erchi a exploré une autre dimension du Sangiovese. Plus riche en fer et façonné par une composition de sol différente, plus calcaire, ce vignoble produit des vins aux arômes de fruits plus sombres, à la structure plus ample et à la densité plus marquée. Le contraste entre ces deux vins met en évidence une caractéristique essentielle de Rufina : sur un territoire relativement restreint, les différences peuvent être considérables.

Depuis 2019, Erchi porte le nom de « Terraelectae », qui correspond à l’appellation Gran Selezione pour le Chianti Rufina. Cette appellation est réservée aux vignobles d’un seul terroir plantés exclusivement en Sangiovese.

Un parcellaire qui prend toute son importance

À Rufina, les subtiles variations d’altitude, d’exposition et de composition du sol ne sont pas des détails secondaires : elles modifient fondamentalement le vin. Un léger changement dans la pente modifie l’exposition au soleil. L’air plus frais qui descend des Apennins modifie le rythme de la maturation. La structure du sol influence la structure tannique et le profil aromatique. Les vinifications parcellaires mettent en évidence ces nuances.

Le récit n'est pas un simple élément décoratif : c'est un élément stratégique

Pour un importateur, cela apporte également une profondeur narrative à la gamme. Bucerchiale offre une expression de référence de Rufina — précise, structurée et apte au vieillissement — tandis qu’Erchi apporte contraste et dynamisme, démontrant à quel point le Sangiovese peut s’adapter au terroir. Ensemble, ils constituent bien plus qu’une simple gamme de vins : ils forment une histoire cohérente qui peut être relayée sur tous les marchés et au fil du temps.

Chez Selvapiana, la notion de « vignetto » n’est pas une question de hiérarchie ou d’exclusivité. Il s’agit plutôt de cerner le terroir avec une plus grande précision. C’est peut-être pour cela que l’image de la tour de guet reste si pertinente.

Selvapiana ne protège plus les frontières de Florence. Au contraire, à travers des vins comme le Bucerchiale et l’Erchi, elle préserve quelque chose de plus fragile et de plus en plus précieux : un sentiment d’origine clair et durable.

Ce n’est pas pour rien que le domaine garde précieusement des vieux millésimes, véritables trésors que l’on déguste religieusement lorsque l’occasion se présente. 

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